Note d’intention
Dans le contexte français de transformation de l’organisation du travail, de précarisation du salariat – et des droits qui lui sont attachés – , de déclin du syndicalisme, l’engagement syndical peut sembler relever du défi.
En période de crise économique durable et de licenciements massifs comme nous l’expérimentons aujourd’hui, l’engagement syndical peut au choix être considéré comme vain et dépassé, ou comme un ultime rempart contre l’affaiblissement de l’Etat social et de la protection des travailleurs. Une force tissée de solidarités face à la violence du monde et des rapports de travail.
Les femmes que nous découvrons au long de ce film ne se sont pas toujours posé la question en ces termes. Elles ont simplement opté pour l’action collective face aux injustices rencontrées dans leur milieu de travail. C’est leur quotidien de salariées, les rapports avec la direction, les heures non payées, le harcèlement subi par des collègues, l’utilisation croissante d’une main d’œuvre précarisée dans des entreprises publiques… qui leur ont fait sauter le pas et s’engager.
Ce ne sont pas des héroïnes, mais peut–être des pionnières. Car elles ont non seulement dû surmonter des épreuves liées à leur syndicalisation, mais aussi à leur sexe et à leurs origines sociales et géographiques. Se créer une place malgré tout, devenir actrices du changement social, au prix parfois de blessures toujours vivaces qui chargent d’émotion leurs témoignages.
Nous les filmerons sur plusieurs mois afin de couvrir au mieux les différentes dimensions de leur quotidien. Nous filmerons aussi leur entourage professionnel, militant, familial. Surtout, c’est sur elles que nous maintenons notre regard, en action, en relation avec d’autres, ou encore en face à face avec nous.
Pour elles l’essentiel est d’agir au plus près du terrain, de leurs collègues, de ceux qui les ont élues et qu’elles représentent, même si ou y compris lorsque leur parcours syndical les a éloignées de leur poste de travail. Il s’agit souvent d’un travail de fourmi, parfois d’actions d’éclat. Souvent de négociations, parfois de coups de gueule. Nous saisirons ces différents moments, leurs potentiels et leurs limites, les frottements qui en résultent avec les collègues, les camarades, les patrons, parfois dans la famille.
Ce faisant, elles portent toutes une revendication intriquée à la défense des salariés : la reconnaissance des femmes et des immigrés comme des acteurs à part entière de la société française.
Enjeux
Petits et grands défis traversent leurs journées. Nous les suivons dans cette tension, et découvrons au fur et à mesure qui elles sont, leur parcours, leurs colères, leurs espoirs. Derrière la militante se profile une femme à la fois ordinaire et particulière. Qui tout en préparant la négociation collective ou la grève à venir gère au téléphone portable l’anniversaire du petit dernier ou la délivrance de la carte d’identité du grand.
C’est justement en nous appuyant sur leurs préoccupations du jour et ce qu’elles mettent en œuvre pour s’y atteler que nous construisons ce film.
Sa structure narrative s’articule autour de ce que leur journée leur réserve : ce qu’elles ont à faire, ce qu’elles ont à gagner au cours des heures qui viennent. Cet axe permet de les découvrir dans toute leur complexité, notamment en plongeant au cœur des motifs de leur engagement, et d’incarner au fil des situations, des rencontres, des dialogues saisis, un angle de vue particulier sur le monde du travail salarié et du syndicalisme aujourd’hui.
Portraits croisés
En entrelaçant leurs portraits, nous montrerons qu’elles cherchent à obtenir plus encore que le respect des droits des travailleurs qui motive leur engagement syndical. Par cet engagement, elles réparent le mépris vécu par leurs parents, ou par elles–mêmes, au travail et dans le reste de leur vie sociale. Elle se réapproprient des valeurs de solidarité transmises par leur famille ou dans les collectifs de travail, elles espèrent peser en faveur de l’avenir de leur enfants. C’est animées de ces différents moteurs qu’elles agissent.
L’enjeu de leur action au quotidien est celui d’une société plus juste, et elles se heurtent, chacune dans un contexte précis de travail et de militantisme, à de multiples résistances au changement.
Cependant elles tiennent, car ce cheminement est aussi celui de leur propre(s) émancipation(s). La diversité de leurs parcours, de leur secteur d’emploi, de leurs espaces syndicaux d’action, des générations permet de tirer ces différents fils et permet que l‘une réponde à l’autre ou développe une thématique spécifique.
Cet ensemble forme progressivement un tout, fondé sur une expérience sociale commune de salariée issue de l’immigration en lutte.
Voici pour nous quelques bonnes raisons d’en faire un film
...Parce qu’action, mobilité, regard et parole tissent la toile de fond de notre rencontre.
Parce qu’elles racontent des Histoires, et qu’elles les racontent pour plusieurs générations : l’ancienne, celle des parents au pays ou en France, qui a connu la colonisation, la guerre d’Algérie, l’émigration et l’arrivée en France marquée du sceau de l’exploitation au travail et du renvoi perpétuel à l’illégitimité de leur installation.
C’est une adresse aussi à leurs enfants, faite de mémoire, d’espoirs et d’inquiétudes quant à leur avenir. Fortes d’expériences passées, elles agissent aujourd’hui pour leur reconnaissance sociale et celle, demain, de leurs enfants.
Parce que nous espérons que ce film circulera et provoquera prise de conscience, débats, et pistes d’action dans les lieux de travail comme dans le reste de la société.




